Cinq mois de préparation
Après une expérience partagée sur la Zig-Zag des Trappistes 2025, Nicolas me contacte en décembre. Il me propose de rouler ensemble sur la LPL Spring 2026, une épreuve d’environ 450 km et plus de 6 000 m de D+. À la recherche d’un nouveau défi, j’accepte avec enthousiasme. S’ensuivent cinq mois de préparation.
Le socle de l’entraînement se construit sur Zwift, avec des entraînements spécifiques et quelques courses. En parallèle, j’empile les sorties longues en extérieur, souvent entre 4 et 5 heures, avec un objectif récurrent : aller chercher un maximum de dénivelé. J’ajoute aussi une séance de renforcement musculaire et une sortie course à pied par semaine, histoire de garder le corps solide.
Pour valider la préparation, je cale deux gros jalons. Le premier se fait sur les 24h vélo du Jardin d’Élisabeth, avec 215 km au compteur en deux relais. Le second arrive deux semaines avant le départ : 220 km et 3 000 m de D+, une répétition générale en conditions proches de la course.
Le plan : partir lentement, tenir longtemps
Le matin du départ, je suis partagé entre l’excitation d’être enfin au jour J et quelques petites inquiétudes : mes genoux, un peu sensibles durant les deux semaines précédentes, ainsi que l’état de santé de Nicolas, qui se sent un peu malade depuis quelques jours. Mais les voyants sont finalement au vert et on est impatient de prendre le départ.
Le soleil et la chaleur sont au rendez-vous, et l’ambiance sur la ligne de départ est vraiment bonne. On croise Geoffray et d’autres copains, on échange quelques mots, on rigole. On récupère notre gapette, floquée du numéro 106. Puis à 12h08, Anatolone fait sonner sa cloche : Nicolas et moi nous élançons enfin, libérés de nos doutes et inquiétudes. Il ne reste plus qu’à pédaler et exécuter le plan.
Le plan, justement, est simple : partir lentement, sans se laisser porter par l’excitation du départ, et surtout sans suivre ceux dont on sait déjà qu’ils exploseront plus tard. On s’est fixé quatre arrêts pour recharger en boissons et en nourriture : Hastière (100 km), Bouillon (211 km), Saint-Hubert (267 km, en pleine nuit) et Basse-Bodeux (370 km, au petit matin). L’objectif est clair : des pauses efficaces et une intensité maîtrisée pour rouler “au train”, sans jamais se mettre dans le rouge.

Ne pas se griller
On quitte Liège et on enchaîne très vite les côtes sous la chaleur. Le départ est plus difficile que ce que le profil laissait imaginer. On rattrape quelques concurrents partis plus tôt, et on se fait dépasser par d’autres déjà la bouche (et le maillot) grand ouverts. On échange quelques mots avec des copains, on prend la température, on se cale. Mais il faut rester vigilant : contrôler les watts, surveiller la fréquence cardiaque, et ne pas se laisser emporter par l’ambiance.
Au premier checkpoint, après 85 km à Dinant, on pointe 6e duo. Beaucoup s’arrêtent en ville, mais on reste fidèles au plan. On se dit qu’un arrêt plus tard, au Spar d’Hastière, sera plus efficace et nous évitera de perdre du temps “pour rien”.
On repart ensuite sur un long RAVeL, d’abord en forêt puis le long de la Meuse. Les paysages sont magnifiques et, malgré la chaleur, on prend du plaisir. Après 150 km, on attaque la première vraie difficulté : le Mont Malgré-Tout, 3 km à 8,5% de moyenne. La route serpente, les lacets s’enchaînent, la vue se dégage sur la vallée. À mi-montée, l’équipe de LPL est là pour prendre quelques photos, et nous glisse qu’on pointe désormais 4e duo. On ne s’emballe pas. On garde le rythme, on déroule et on continue vers Bouillon (km 211).

Gérer l’imprévu
Et puis, à Bouillon, le scénario a changé.
Nicolas m’annonce qu’il souffre de la chaleur. Les jambes tremblent, il ne se sent pas bien. Je ne l’avais même pas remarqué. Je lui propose de prendre notre temps et lui rappelle que la nuit va bientôt tomber, avec de la fraîcheur à la clé. Il boit un Coca, puis un Ice-Tea. Il mange, boit encore. On respire, on se pose.
On décide de repartir… mais à peine relancés, son dérailleur se bloque. La chaîne saute, impossible de passer correctement les vitesses. On perd de longues minutes à essayer de comprendre et de réparer. Heureusement, deux concurrents s’arrêtent et nous donnent un énorme coup de main. Sans eux, c’était probablement la fin de l’aventure.
Finalement, tout rentre dans l’ordre. On repart, soulagés.

La nuit nous remet sur les rails
Est-ce la longue pause, les températures plus clémentes, ou l’adrénaline du problème mécanique ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : ça nous a remis sur le bon chemin. Le rythme se recale, les jambes se remettent à tourner, et la course reprend son cours. Kilomètre après kilomètre, on avale le dénivelé dans la fraîcheur et la beauté de la nuit ardennaise.
On déroule une bonne cinquantaine de kilomètres jusqu’à Saint-Hubert. Pendant mes recherches d’avant-course, j’y avais repéré ce que j’imaginais comme un véritable oasis au milieu de la nuit : un rez-de-chaussée commercial ouvert 24h/24, avec des distributeurs proposant un large choix de nourriture et de boissons.
Sur place, on retrouve un camarade allemand qui espère faire une sieste. Raté. Peu après notre arrivée, d’autres concurrents se succèdent. Ça mange, ça boit, ça discute et ça souffle un peu. L’endroit ressemble plus à un mini checkpoint improvisé qu’à une zone de repos.
Nicolas et moi prenons le temps d’y faire notre seul repas chaud et consistant de l’aventure : un plat de pâtes salvateur.

On repart ensuite en direction de Bastogne et de son Mardasson, où l’on pointe en troisième position. À ce moment-là, le duo qui nous devance compte encore 16 minutes d’avance. Mais notre stratégie conservatrice commence à payer. Les côtes se multiplient, et notre fraîcheur fait la différence : leur avance fond progressivement. On finit par distinguer leurs lumières au loin, puis on revient sur eux. On les dépasse dans une montée, et on sait qu’on ne les reverra plus: l’un des deux semble clairement en difficulté dès que la route s’élève.
On continue sur ce rythme jusqu’au bout de la nuit. Les ascensions suivantes, dont le difficile Col d’Haussire et ses longs passages à plus de 13%, nous permettent de creuser l’écart. Au CP5, on pointe 2e duo et compte 18 minutes d’avance sur le binôme que nous venons de dépasser.
Quelques kilomètres plus loin, on s’arrête quelques minutes pour manger un sandwich et faire le point.
Côté mécanique, le dérailleur de Nicolas tient bon. De mon côté, l’arrière du cadre est couvert de liquide anti-crevaison : je remarque qu’une entaille dans mon pneu a été colmatée par le tubeless. Ça tient !
Physiquement, tout va bien. Les jambes sont encore là, et on a confiance : on peut rentrer à Liège en gardant le même rythme. Le moral est bon aussi et le manque de sommeil ne se fait pas du tout ressentir.

Rentrer à la maison
On repart et, pour les 100 dernières bornes, on est en terrain connu. On connaît chaque village, chaque côte, chaque route qui nous sépare de l’arrivée.
Dernier arrêt à Basse-Bodeux. On fait le plein de viennoiseries et de boissons. C’est exactement ce qu’il nous faut pour affronter les 1 500 m de dénivelé restants : le Rosier, Becco, La Redoute, La Roche-aux-Faucons, et la Heid de Mael sont au programme.
Dans le Rosier et La Redoute, on rejoint quelques participants de l’épreuve solo qui se tirent la bourre pour le classement général. De notre côté, on garde notre rythme de croisière. L’écart avec le 3e binôme nous rassure, l’équipe de tête est hors de portée. On en profite pour savourer les dernières heures de cette superbe épreuve.
Arrivés au Sart-Tilman, on ressent la satisfaction du travail accompli. Il ne reste plus qu’à plonger vers Liège, traverser la ville et rejoindre l’Auberge Simenon. Pour passer sous la barre des 23 heures, on appuie un peu sur les derniers kilomètres. On franchit la ligne en 22 heures et 41 minutes.
Et comme souvent en ultra, rien ne se termine vraiment sans un dernier imprévu : dans les derniers mètres, la patte de dérailleur de Nicolas casse et se retrouve propulsée dans les rayons de sa roue arrière. Plus tard, on remarquera aussi que son cadre est fendu. Le matériel aura tenu, littéralement, jusqu’au dernier mètre. Mais pas plus loin.

Mieux que prévu
Une fois le vélo posé, on réalise vraiment ce qu’on vient d’accomplir.
On ne parle pas seulement d’avoir bouclé 450 km et plus de 6 000 m de D+. On parle aussi d’un résultat qu’on n’avait même pas osé envisager au départ : une deuxième place en duo. Mais ce classement reste relatif, forcément. Il dépend de la concurrence du jour et des catégories. Si l’on remet tout le monde dans le même panier, en incluant les participants solo arrivés avant nous, cela correspond plutôt à une 21e et 22e place au général.
La vraie source de satisfaction, c’est le chrono. Pendant toute la préparation, on s’était dit que ce serait déjà une très belle journée si on rentrait entre 23h et 24h. Alors voir s’afficher 22h41, c’est une énorme réussite. Plus que le classement, c’est ce temps-là qui résume le mieux notre course : une exécution propre, au train, sans se cramer. Une très belle journée de vélo.
Et sur le trajet du retour vers la maison, pointe déjà la question fatidique : “à quand la prochaine aventure ?”


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